Tu dérapes ?

Moon lever

Nous avons passé la journée du 13 et du 14 juillet dans la profonde baie de Haamene, sur l’île de Tahaa. L’eau y est marron. Et il pleut régulièrement. Le bateau est humide. Le moral à bord est et reste excellent. A 150 mètres devant nous, Sébastien et Valentine sont solidement ancrés, comme nous et notre proche voisin sur notre droite, Cachalot, soit Andrea Salerno et son équipier Olmo.

 

Il faudra se tenir ici deux jours, le temps que l’interdiction de naviguer soit levée dans le lagon. Nous ne sommes pas les seuls à avoir trouvé refuge dans cette baie réputée bien abritée. Des bateaux de location et de voyage y ont également trouvé place.

 

De telle sorte qu’à un moment nous sommes une petite dizaine. Nous voyons même un vieil Allure 40, le «passepartout », mouiller sur notre gauche, plus haut encore que Impossible. Avec 8 mètre d’eau et 40 mètres de chaîne, dans une vase que l’on devine ample, nous sommes à l’aise. Du moins nous le pensons.

 

Le 13 toujours, Andréa qui était allé visiter à terre  un vétérinaire pour son chien Nio, nous explique par geste qu’il a glissé de 10 mètres et il se mouille 50 mètres plus haut avec davantage de chaîne.

 

Nous prenons parfois des baffes qui nous font passer d’un vent de 5 à 15 Kn à subitement à 20, voire 25 Kn. Le bateau tremble sous ces coups de boutoirs. Mais l’on ne bouge pas. Nos alignements et nos repères divers ne mentent pas. Notre ancre est bien plantée dans cette vase.

 

Par prudence, je reste toutefois à bord quand les trois autres vont explorer les alentours.

 

En fin de journée nous assistons à un lever de lune gigantesque au bout de notre baie. C’est un rien vertigineux de penser que dans le monde entier des milliards d’individus regardent cette lune hors norme se lever sur leur horizon. Tous différents mais réunis par la splendeur et la sérénité de cet instant, répété longitude après longitude.

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Moin lever2

Le soir, nous nous rendons à terre, les quatre fêter, la fin de notre parcours avec le GLYWO. Dans le précédent article j’avais expliqué que Crazy  et son équipage avaient été célébrés collectivement…. Il fallait un peu digérer cette fête et ce qu’elle représentait, notamment pour le skipper. Rien de tel qu’une bonne table pour « debriefer ». C’est celle de Bruno François, qui est un cuisinier de France, et présent à Tahaa depuis 30 ans. De plus, ce restaurant reconnu dispose d’une collection de whiskies de toutes origines.
 

Nous engageons la conversation avec le chef pendant plus de trente minutes. Il sait rendre Tahaa attractive. Son positionnement tout à la fois proche de Raiatea et de ses administrations, mais quand même éloignée de cette dernière, lui confère cette double facette d’insularité et de voisine connectée. Ce qui permet à ses habitants de bénéficier de l’aéroport et du port marchand de sa grande sœur, sans en avoir les inconvénients. Tahaa compte 6000 habitants qui vivent tous assez modestement de la culture de la canne à sucre, de la vanille, et de la culture de perles. C’est une île qui est restée authentique, mais qui n’avait pas encore l’eau courante, il y a trente ans.

 

Notre nouvel ami a épousé une polynésienne. Il constate que l’île est mieux dotée en équipements et en infrastructure depuis qu’elle n’est plus le bastion indépendantiste qu’elle avait pu être…. Il dit regretter l’exode des jeunes. Beaucoup s’engagent dans l’armée française pour trouver un débouché et un avenir économique.

 

Nous revenons heureux d’une belle soirée au terme d’un excellent repas. La vie est belle et le vent souffle, mais raisonnablement.

 

C’est la nuit, je dors comme toujours d’une demi oreille. Soudain j’entends du bruit sur ma gauche, un bateau qui lève son ancre et le moteur qui fait un bruit inusuel. C’est bizarre me dis-je, il n’y a pas de bateau sur notre gauche à notre hauteur. Je sors pour voir « passepartout » lutter contre une dérive inexorable qui l’envoie se drosser sur la côte. Et s’enliser dans la vase à 10 mètres de la côte, près de l’embouchure d’une rivière. Leur moteur est arrêté. Les trois hommes sur ce bateau s’affairent et vont apporter une ancre de secours en dinghy pour apparemment se hâler dessus. Il n’y arrivent pas. Je sens de l’énervement, mais pas de panique. Le bateau ne bouge plus dans les vagues, signe caractéristique qu’il est envasé.

 

Je me demande ce que l’on peut faire en pleine nuit et sous la pluie. Je me dis qu’on attendra le jour. Où il est échoué, il ne risque rien de pire.

 

Le matin venu, on s’appelle avec Sébastien. Comme d’habitude, notre ami, alors même qu’il est malade, veut venir en assistance avec nos annexes respectives. Je lui fais part de ma conviction que nos annexes n’ont pas la puissance de feu pour sortir ce dériveur en aluminum de 40 pieds de la vase qui l’enserre. Incidemment l’anémomètre  de Impossible a détecté 30 Kn de vent cette nuit, au  plus fort des rafales. Cette baie est bien abritée de la houle du Sud et des vagues, mais pas des baffes soudaines de vent qui tombent des montagnes devant et sur nous.

 

L’on convient que j’appelle passepartout par VHF sur le canal 16. Son skipper me répond en français avec un fort accent anglais. Ils ont déjà contacté le chantier du Carénage, proche d’une  quinzaine de milles. C’est pourtant le jour férié du 14 juillet, mais il devait y avoir une veille d’urgence. Un remorqueur est en route.  Leur moteur ne fonctionne plus, sans que je comprenne de ses explications un peu confuses la cause. Mon interlocuteur finit par m’expliquer que le système de refroidissement est bouché par la vase.

 

Peu après dans la matinée, le  remorqueur vient en approche. Les manœuvres commencent sous l’œil attentif des bateaux à l’ancre. Je me demande si le remorquage ne va pas coucher le bateau ou l’endommager. Mais non, le pilote agit très habilement. En posant sa solide corde de remorquage sur l’arrière du bateau, il le fait gentiment pivoter et le sort de son envasement, comme s’il était dans du beurre. Sans heurts ni bruits. Mais un tel remorquage, qui plus est est un jour férié, doit coûter cher.

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Tug boat

Bref, l’épisode de l’échouage m’interpelle. La confiance dans notre ancrage n’est pas maximale depuis ce que j’ai vu se passer en quelques secondes à côté de nous. Je descends à terre avec Andrea et son chien, pour une balade à pied. Mais je demande à l’équipage de rester vigilant.

 

Je parcours à pied le côté Sud de la baie avec Andrea et son chien. Andréa est très attachant. Il a passablement été éprouvé par le passage du détroit de Magellan, et la solitude qu’il y a vécu avec son équipier Olmo. Il se réjouit que sa femme le retrouve, lui qui ne l’a pas vue depuis plus de 8 mois, soit depuis son départ des Canaries. Nous discourons sur de nombreux sujets qui me permettent de mesurer sa culture immense, notamment en matière économique. La démission le jour même du premier ministre Draghi lui fait douter de l’avenir de l’Italie, au milieu de cette crise qui parait secouer l’Europe entière.

 

Je remonte au bateau pour partager un café avec lui et l’équipage. Il est convenu que le soir, ils viendront manger, lui et Olmo, sur Crazy Flavour.  J’aurais aussi voulu inviter Impossible, mais c’est…impossible. Depuis la veille, Sébastien, qui nous fait acheter un test, a découvert qu’il est atteint du Covid, tout comme Valentine peu après. Comme une grande partie des équipages présents la fête du GLYWO, dont les messages d’isolement forcé se succèdent sur notre groupe WhatsApp.

 

Je me demande si tel sera aussi mon sort, mais je ne sens rien si ce n’est un peu de fatigue. Les nuits où l’on se réveille pour vérifier nos alignements y sont pour quelque chose. Et comme me le fait remarquer l’équipage, je subis aussi le contrecoup des adieux collectifs.

 

Le 14 dans l’après-midi, nous remarquons subitement qu’Impossible chasse à son tour sur son ancre et glisse vers nous. Fort heureusement. Sébastien réagit de suite, met les moteurs à fond et peut redresser la situation à moins de 40 mètres devant nos coques. Ouf. L’adrénaline était au plus haut…

 

Il va remouiller plus haut et décide de généreusement mettre 60 mètres de chaînes dans 7 mètres de fond.

 

Je suis nerveusement un peu usé. C’est le troisième bateau qui chasse. Nous sommes le plus près du rivage. A quand notre tour ? C’est ce type de tension qui me conforte dans la décision prise il y a plusieurs mois de ne pas aller plus loin que la Polynésie.

 

Sur un bateau, il faut être constamment sur le qui-vive. Quand ce n’est pas toi qui est à risque de par ton mouillage, ce sont les autres qui peuvent représenter un danger.

 

Le vent, les courants, la vague, la houle, les patates de corail ou la vase, la résistance de ta chaîne et de ton ancre, la résistance de ta patte d’oie, tout concourt à te permettre de te réveiller un jour, drossé sur un rivage, que ce soit de ton fait ou de celui de ton voisin.

 

Nous décidons de quitter ce mouillage le lendemain, pour gagner un abri sûr, celui de la baie proche du jardin botanique sur le Sud Est de l’île de Raiatea. Impossible retournera sur le Motu Ceran. Sébastien préfère le sable à la vase qui peut soudainement céder….Je le sens un peu désarçonné. Tout skipper qui voit son bateau déraper perd immanquablement confiance. Et dort mal les nuits qui suivent.

 

Le soir nous avons le plaisir de partager un repas avec Andrea, Olmo parti en bicyclette électrique tombée en panne, ne nous rejoindra que pour la fin de soirée.  Je sens les jeunes à bord captivés par la description qu’Andréa fait de son périple du Sud. Chacun aimerait vivre une telle aventure, tout en se demandant s’il pourrait résister au froid, à la solitude, aux coups de vent, et somme tout aux risques concrets d’échouage ou de naufrage, dans des contrées aussi inhospitalières.

 

La nuit je ne dors que très mal. Mais c’est normal, au vu des circonstances.

 

La manœuvre de lever de l’ancre, le 15 juillet au matin se déroule comme dans un livre. L’équipage est parfaitement rodé et chacun connaît son rôle. J’ai un plaisir certain à naviguer avec cette équipe qui anticipe et sur laquelle on peut entièrement se reposer.

 

Après un bref passage sous trinquette à la sortie de la baie, nous remontons la côte  Est de Raiatea au moteur pour nous engouffrer dans une baie profonde, mais plus large que la précédente. C’est  un océan de verdure des deux côtés et des montagnes assez hautes de part et d’autres qui nous accueillent. Là aussi, l’eau est assez brune, coulant de deux rivières se fondant dans la mer en bout de baie.

 

Blueway que j’ai contacté, s’y trouve depuis quelques jours. Regina se soigne par antibiotique d’une infection à un orteil, infection qui lui a gonflé la jambe et l’a immobilisée plusieurs jours. Elle m’indique qu’elle a mouillé 50 mètres de chaîne par environ 10 mètres de fond.

 

Ce que nous ferons également, généreusement, par 8 mètres de fond. L’expérience n’est finalement que la somme des erreurs passées. Même si je ne crois pas avoir commis d’erreurs en matière de mouillage ni vécu de chasse sur notre ancre depuis la Martinique, mieux vaut mouiller long, avec ces vents irréguliers et cette vase peu fiable.

 

L’équipage se découvre une verve d’explorateur et avec enthousiasme, décide d’aller remonter ce cours d’eau pour revisiter le jardin botanique déjà parcouru rapidement avec Tara et son bus.

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Riviere bOtanique

Je préfère rester à bord. On ne sait jamais.
 

C’est dans cette superbe baie, restée authentique, que les parties de Scrabble finissent ensuite par passionner l’équipage. Les ricanements succèdent aux rancœurs, mais les parties se succèdent dans la bonne humeur. Je décide de me concentrer et finis par l’emporter, au grand dam de l’équipage, surtout d’Antoine…

 

Le 16 au matin une pirogue de 6 rameurs se livre à des exercices et tourne un peu autour du bateau. Un rameur m’interpelle. Pourquoi le drapeau valaisan et le genevois ? Je me dis que c’est quelqu’un de familier de la Suisse pour poser une telle question. Le dialogue s’engage. Je comprends que nous sommes invités à 15.00 dans une maison à l’entrée Nord de la baie. Avec un toit vert et un long canoë renversé devant. Avec ces repères l’on devrait trouver, me dis-je.

 

Peu avent nous avions été conviés par Blueway, pour un thé à 16h30. La journée s’annonce sociale.

 

Vers 11 heures, je me risque à mon tour à remonter la rivière avec Mathieu. Moment magique que cette glissage silencieuse dans les méandres de cette rivière dans un univers vert et détrempé.

 

Je n’ai pas la main verte et contrairement à Mathieu, le jardinage et l’aménagement de jardins n’est pas mon univers. Mais je m’émerveille devant ces splendeurs de la nature, que recèle ce jardin botanique. Tout à l’air harmonieux et zen. Local et coloré. Vivant et parfois assoupi. Bref il se dégage un sentiment naturel de bien être lorsque l’on sort d’un tel endroit. A fortiori, si c’est en canot le long d’une rivière enfouie dans le vert et dont les méandres sont innombrables…

 

Bon, la sieste est finie. L’on remonte sur Crazy Fabi avec une bouteille de rosé. Et l’on prend le cap du bout de la baie. Il faudra se mouiller pour sortir le canot de l’eau au lieu où nous sommes attendus. Nous sommes accueillis par un homme de la fin de la cinquantaine, Johnny, qui nous présente ses parents : Claude et Nuu.
 

Claude Hurni a épousé sa douce polynésienne Nuu en 1963. Il habite depuis 2001 à Raiatea, sans jamais être revenu en Suisse après sa retraite. Son accent neuchâtelois me plonge dans une atmosphère nostalgique. Cela paraît totalement incongru si loin de la Suisse, au bord d’une baie avec vue sur les motus et la barrière de corail.

Leur intérieur est accueillant. Je découvre qu’il une partie de leur domicile de Marin a été transférée ici. Johnny est un produit des deux cultures. Il a suivi ses parents sur l’île de sa mère et se livre à du commerce avec le Brésil. Quelle belle vue depuis la terrasse. Et quelle gentillesse naturelle.

 

J’aime discuter avec Nuu, 85 printemps, de sa décision résolue de tout quitter à 27 ans pour rejoindre un homme qu’elle connaissait à peine dans un pays inconnu à l’autre bout de la terre. La joie de vivre ne la quitte jamais. Elle ponctue ses phrases de grands rires et de mouvements de ses mains. Quelle énergie et quelle vitalité l’animent.

 

Je me dis que des rencontres de ce type valent toutes mes récentes nuits d’insomnie partielle à l’ancre. Je suis sous le charme de cet accent que j’aime tant, moi qui me rendais parfois à Neuchatel dans mon jeune âge pour rencontrer la famille de mes deux parents. Mes oncles, tantes et cousin(e)s qui savaient s’exprimer avec cette douceur et ces intonations si caractéristiques, dans cette langue qui n’était pas vraiment pas celle de mon domicile alors genevois.

 

Bon, il est l’heure de s’extraire après effusions et promesse de retrouvailles futures. Et de rejoindre le bord de Blueway, ayant opportunément averti Regina du retard pris en terres helvétiques à l’entrée de cette belle baie.

 

Mon équipage est ravi de visiter Blueway, un bateau qui comble leur fantasme de marins amoureux de monocoques…. Un 52 pieds García aluminium, doté d’un équipement permettant d’affronter l’Arctique ou l’Antarctique, selon l’humeur ou l’envie du moment, voilà qui leur parle, au fonds de leurs tripes. Certes le catamaran c’est pratique et confortable, mais un vrai monocoque c’est autre chose….

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Blueway fin

Après bières et thés, nous prenons congé. Je sais que je ne reverrai pas de sitôt Peter et Regina, dont la force tranquille impressionne, comme leur bien-être sur l’eau. Voilà un couple qui naviguera encore plusieurs années jusqu’à n’en plus pouvoir. Cela force le respect et suscite toute mon admiration. Bye Bye Blueway. See you.

 

Le soir j’améliore encore mon score au Scrabble et l’on se prépare à bien dormir avant la traversée du lendemain sur Huahine. Antoine doit y retrouver ses potes qui le rejoignent pour deux jours. Ce sera la fin de son voyage. Mais cela sera décrit dans le prochain épisode, comme la traversée de Raiatea sur Huahine, à travers une succession de grains.

Je me répète, mais la fin de cette épopée approche inexorablement.