TOAU, atoll de rêve

Nous nous réveillons ce 20 mai dans cet atoll de rêve, au mouillage au Nord de la passe Otugi.

Pourquoi ne pas le dire ? Le bonheur est là.

Il se loge dans la contemplation de cet environnement de bleu et de vert pour l'eau qui nous entoure.

Il se perçoit par le silence de la nuit et de l'environnement. Je ne sais par exemple depuis quand nous avons vu un avion dans le ciel.

Il se matérialise par la super ambiance qui règne à bord. Coexistence douce, paisible, n'excluant pas les bons moments de rire ou d'ironie. Et des repas équilibrés, à base de produits frais, quand il y en a comme maintenant, et que chacun goûte avec délice. Nous avons encore quelques grapefruits des Marquises que nous savourons chaque matin. Les bananes c'est fini, mais on en a eus plus de dix jours.

Ce bonheur se retrouve aussi dans la contemplation du ciel, la nuit, et surtout des couchers de soleil qui commencent vers 17.15, et finissent par une explosion de couleurs entre 17.45 et 18.15, qui oscillent du jaune au violet en passant par le rose. On en prend chaque soir en photos. A se demander qui a pu concevoir de si belles harmonies de couleurs.

Cette félicité vient aussi des plongées que l'on fait alentour.

Ce matin, Sébastien et Valentine sont partis en exploration. Ils sont arrivés à localiser un magnifique endroit à 2 NM de notre mouillage. On s'y rend à trois dinghies, y compris nos amis de Blueway.

On y trouve un haut plateau de corail qui contient une piscine intérieure avec moins d'un mètre de fond.

Autour de ce plateau, les fonds doivent descendre vers 20/25 mètres. Tout ce qui est proche de la surface est très lumineux et coloré. Si l'on suit le tour de ce haut plateau on accède à des passes qui permettent de rentrer dans la piscine, et d'en sortir.

Bien vite, l'on repère plusieurs requins pointe noire. Il approchent d'assez près avec une forme de curiosité, mais aucun geste agressif ou offensif. Notre présence les interpelle. Je regarde Fabienne s'éloigner avec Valentine et nager pendant plus d'une heure au milieu de ces squales et mesure le parcours accompli, au propre et au figuré. Fabienne s'éclate dans cet univers primal, intact et tellement beau. On la sent épanouie et parvenue à matérialiser son rêve de Polynésie douce et sauvage.

Claude au retour me dit que cette beauté sous-marine l'émeut particulièrement. Elle se demande pourquoi tant de beauté et pour qui. Elle trouve ce monde si harmonieux et impossible à restituer avec des mots ordinaires. Il faudrait de la musique ou un poème, ajoute-t-elle. On verra.

Chantal ne manque pas de narrer les passages de requins assez proches d'elle. Mais elle a, elle aussi, immensément gagné en assurance. Elle n'aurait pas imaginé ce type de natation dans cet environnement il y a quelques semaines. Nous non plus, on ne l'aurait pas imaginée si intrépide. Mais elle a relevé tous ces défis, un par un.

Thierry et Pierre sont moins diserts. Mais leur mine épanouie et leur interjections courtes témoignent du bonheur vécu sur et sous l'eau.

L'après midi, nous visitons une forme d'habitation occupée par Morton (Palmer), un australien de naissance mais polynésien d'origine. Morton est venu occuper quelques hectares appartenant à feue sa grand-mère, sans vraiment de confort. Il récolte le miel de ses huit ruches. Il élève des poules qui pondent plus de 100 oufs par jour. Il élève porcs et chèvres dans de grands enclos. Il fait ses courses et livre sa production deux fois par mois à Rotoava, sur l'île de Fakarava, que nous venons de quitter. Certains bateaux au mouillage lui passent commande. Ce sera notre cas, sur recommandation des Bretton, experts en miel. Son miel n'est pas bon marché ( 14 Euros les 500 g), mais il est de très grande qualité.

Ancien trader, Morton à quitté l'Australie en 2008, juste avant le krach, pour rejoindre ses frères qui exploitent une ferme perlière sur un autre atoll à 100 NM de là. Il s'est établi, seul, à TOAU depuis 2018.

Cela lui prend 5 heures avec son hors bord rapide pour aller voir sa famille et notamment son père de 89 ans qui pêche et nage tous les jours.

Fabienne et moi nous nous regardons. Nous n'aurions pas envie d'une vie aussi frugale loin de tout. Mais son obstination à graduellement emménager l'endroit force l'admiration. Saura-t'il et aura-t'il la force d'aller jusqu'au bout ? L'on verra au prochain passage dans quelques années..

Bref le bonheur est là. Tout autour. Plein de calme et d'équilibre naturel...

Mais pourquoi alors ai-je au fond de moi ce sentiment que quelque chose ne joue pas ?

Il y a dans cet univers paradisiaque, l'annonce sourde d'une catastrophe en cours et à venir.

Le réchauffement climatique nous dit-on est encore plus rapide que prévu. La fonte des glaces de l'Antarctique plus importante et plus immédiate qu'attendue. Avec la montée des océans qui s'exprimera en  plusieurs mètres, et non pas en centimètres. D'ici très peu de temps. On parle du glacier Twilight au pôle Sud dont la fonte pourrait faire monter les eaux océaniques en moyenne de cinq mètres d'ici moins de vingt ans.

Ce merveilleux univers que nous découvrons et chérissons est - hélas-  une forme de condamné à mort qui attend l'heure de son exécution capitale dans un couloir de la mort à ciel ouvert.

Que devons-nous, que pouvons-nous faire pour arrêter ou freiner ce processus apparemment inéluctable ?

Il faudrait tout d'abord réduire cette démographie galopante qui est source de beaucoup de problèmes.

J'ai encore en tête les propos de l'évêque de Nuku Hiva, qui encourageait les croyants « à croître et à se multiplier ». Je suis consterné qu'à ce jour l'on puisse encore tenir ce genre de propos qui sont d'une incommensurable bêtise.

Maîtriser la croissance humaine me paraît clairement essentiel. Sans pour autant souhaiter la mort de son voisin. Ou d'appeler de ses voux de nouvelles épidémies ou guerres.

Non, simplement par l'éducation. En permettant à chaque femme de décider de chaque grossesse et non de les subir, l'une après l'autre.

En ramenant à la raison les religions monothéistes qui visent encore à augmenter leur poids respectif en poussant leurs fidèles à multiplier leur descendance. C'est fini. L'on arrête de jouer à qui perd gagne à Rome, à Jérusalem et à la Mecque. On devient responsable. Et on fait face à la réalité démographique de ce XXIème siècle. Il faut viser à une décroissance maîtrisée. ce qui implique une maîtrise démographique certaine.

Ensuite, l'on devrait chacun recevoir une forme de quota de carbone par an. A chacun de dépenser ce qu'il a comme capital, de manière autonome et personnelle. Et faire en sorte que les achats de tous les jours soient plus responsables. À tous égards. En matière de légumes et fruits, comme de produits ménagers. Et de consommation énergétique. Arrêter de vendre du Perrier dans des atolls de Polynésie, par exemple.

Interdire ce qui est clairement excessif. Limiter ce qui est superflu. Rendre le recyclage et la deuxième vie usuels. Inciter fortement à réparer plutôt qu'à jeter.

Progressivement, mais irrévocablement, décarboner notre économie. Tirer partie de tout ce qui peut être investi dans les énergies douces et renouvelables.

Et de plus en plus, rendre ridicule et absurde tout comportement non raisonnable.

A notre modeste échelle, nous n'utilisons presque pas nos deux moteurs et nous déplaçons systématiquement avec la forçe du vent, à la voile.

Nous produisons notre électricité et notre eau douce avec les panneaux solaires.

Nous n'utilisons le plus possible qu'un moteur à la fois.

Et depuis le Panama, nous n'avons utilisé, en plus de 4900 NM, soit près de 9000 km, qu'un quart de notre réservoir de diesel. Nous aurons à fin juillet parcouru la moitié de la planète avec clairement moins de trois pleins de diesel, ce qui est probablement encore trop.

Cela me révolte de constater que beaucoup de voiliers, notamment une forte proportion de ceux battant pavillon US, font une consommation outrancière de produits pétroliers, que ce soit en naviguant systématiquement moteur et voile, ou en faisant tourner une génératrice 15 heures par jour. Là aussi, l'exagération devrait être sanctionnée, sans pitié.

Chacun peut être maître de sa consommation d'énergie. C'est évidemment plus facile dans certains environnements. Mais cela doit devenir la préoccupation première de tous.

Vivement le moment où les gouvernements prendront des mesures non symboliques et pas seulement incitatives. Il en va de la survie d'une partie non négligeable de ce que nous avons eu sous les yeux depuis notre départ de France l'an dernier. De la Camargue au Guadalquivir ; des San Blas aux Tuamotu. Et de tout le littoral visité, de l'Espagne aux Caraïbes.


La question du tourisme est évidemment centrale dans ces équations énergétiques et environnementales. Ces dernières années, le tourisme est devenu la source de revenus première de beaucoup de pays. Notamment du tiers-monde. Mais ces déplacements de masse engendrent une importante consommation de produits pétroliers.

Supprimer purement et simplement les déplacements de tourisme pourrait avoir des effets plus forts encore que le dérèglement climatique.

Je pense que la solution doit se trouver dans une offre plus respectueuse des pays visités, de vols long courriers optimalement occupés et dans une limitation rationnelle de nos déplacements. Si chacun se limite raisonnablement, cela doit déjà permettre de baisser significativement les effets carbones. Et si en plus, l'on voyage en mobilité douce sur place, l'on limite l'impact local.

Enfin une partie de la manne touristique devra impérativement être investie par les opérateurs locaux dans l'amélioration et l'optimisation de la dépense énergétique locale. On devrait, sous ces latitudes proches des tropiques, voir fleurir des voitures électriques rechargées par des stations de panneaux solaires. Et supprimer tous les 4X4 des routes des lagons des Tuamotu qui n'ont jamais plus de 5 à 6 mètres de dénivellation..

Voilà ce que m'inspire la visite de l'intérieur de ce lagon de TOAU, modeste par sa taille, quasi inhabité et inconnu de tous ceux qui nous lisent encore, semaine après semaine, mois après mois.