Requiem pour petit-déj'

Requins

Nous sommes dans la baie de Hirifa, à 5 NM au Nord de la passe Sud de Fakarava, ce 14 mai 2022 au matin, remarquablement protégée. Proches de la plage avec sable blanc et cocotiers. L’eau qui nous environne est bleue, mais verte turquoise à 100m à droite, et décline dans le vert pâle, puis le jaune, en allant aux récifs de corail.

Nous y sommes arrivés la veille, avons mouillé par 13 mètres de fond dans du sable. Et nous avons décrété qu’il s’agissait d’une des plus belles navigations des dernières semaines. À l’abri de la langue de sable de l’atoll, sous trinquette et un ris, Crazy Flavour avait fait, au près bon plein, entre 8 et 9.5 Kn en permanence, sans vagues en pure glisse.

Le matin de ce vendredi 13 avait pourtant mal démarré. La chaîne de l’ancre et l’ancre étaient prises dans des patates de corail. Il fallut l’aide initiale de Pierre avec masque et tubas, puis du fils de Regina et Peter, avec une bouteille, pour nous libérer et nous permettre de partir. Sans eux, nous y serions encore. Merci infiniment à Blueway.

Le skipper, Pierre, Thierry et Fabienne se sont ensuite succédés à la barre, se partageant le bonheur total et intégral de l’avance des deux coques sur l’eau, sans résistance ni vagues.

Simultanément, Robin et Bettina avaient invité chez eux à Corsier des amis dont Clarence, qui était sur le bateau jusqu’aux San Blas, Irène et Christophe qui venaient de rentrer de Polynésie. Des photos WhatsApp envoyées de suite, vu les 12 heures de décalage leur ont permis de découvrir en direct notre périple dans ce très bel atoll. Les déclinaisons de bleu à vert et les plages de cocotiers en ont enchanté plus d’un. Merveille de notre monde connecté...

Les 28 NM en ligne droite qui nous séparait de Rotoava furent absorbés en un peu plus de trois heures trente.

Sur le dernier tronçon, nous étions sortis du parcours balisé. Et après avoir louvoyé autour des taches vertes, synonymes de patates de corail, nous avons retrouvé nos amis d’Impossible au mouillage avec Saga, Pom III, Vitia et Two Canoes.

La jonction avec le groupe parti depuis Panama vers les Gambiers, alors que nous étions passés par les Marquises, était ainsi opérée, après presque deux mois de séparation.

Déjeuner, après-midi et soirée passés avec Valentine et Sébastien et mise sur pied d’un barbecue sur la plage pour le lendemain soir nous ont accaparés pour le reste de la journée. Quel plaisir de les revoir et d’échanger sur un peu tout.

Ce matin, après une nuit lors de laquelle nous avons surveillé notre position devant un coup de vent subit, nous avons pu apprécier une fois encore le paysage fabuleux qui s’offrait à nous. Bout du monde, oui, mais quel bout du monde....

C’est ensuite le matin, synonyme de grasse matinée pour certains. Mais un bruit interpelle toute l’équipe vers 8.00.

Celui d’une vague à intervalles irréguliers, juste entre nos coques.

Comme si une déferlante venait s’y loger, avec un bruit d’agitation anormal.

Je me demande si nous avons dérivé sur un haut fond. Mais non, nous sommes toujours au même endroit.

Je regarde à travers le hublot qui permet de voir entre les coques.

Je découvre un nuage de petits poissons. Une boule noire avec un diamètre de 150 cm environ.

Ces poissons de dix à quinze centimètres de long se regroupent ainsi dans l’espoir d’échapper à leurs prédateurs.

 

 Nous prenons notre petit déjeuner en écoutant le bruit de ce tourbillon de poissons sous notre coque centrale. Mais pourquoi y viennent-ils ? sans doute pour y chercher un refuge, mais bien mince, apparemment.

Nous commençons à discerner de plus gros poissons autour de cet amas... Ils viennent s’y réunir pour un début de festin.

Le nuage tourne, les poissons semblent s’affoler et virevoltent, mais restent compacts, en laissant le vide pour tout agresseur dès qu’il s’aventure à essayer de pénétrer. C’est comme un paquet insaisissable. Ce nuage a l’air d’avoir une vie propre. Chacun bouge en même temps comme dans un ballet parfaitement orchestré.

Se profile alors sa majesté pointe noire : un requin d’environ deux mètres à aileron teinté noir sur le haut.

Il observe, nage tranquillement autour de cette sphère de protéines en mouvement... Il passe dessous, et, subitement fait en sorte que le nuage quitte l’espace de nos deux coques, et progressivement dérive à une cinquantaine de mètres.

C’est la fin des préliminaires. Le requin se jette sur le nuage, l’agresse gueule ouverte. Il arrive même à se poser sur le nuage et l’on voit sa queue qui s’agite hors de l’eau pendant qu’il cherche ses proies.

Au-dessus, des oiseaux piquent sur le nuage sans pénétrer dans l’eau pour prélever leur part. Le nuage tente alors de se déplacer à grande vitesse, mais ses prédateurs le suivent.

Il tente de se glisser sous les coques de notre voisin Impossible, mais ressort rapidement, suivi du requin. Il part vers la plage et disparaît à nos yeux.

Difficile d’estimer sa diminution, mais, en quelques minutes, il a clairement l’air d’avoir perdu une partie importante de sa substance. Peut-être un quart. Peut être plus.

Notre équipage est fasciné. Chantal n’évoque plus de baignade. Claude annonce qu’elle restreindra les siennes. On les comprend. Et personne ne suggère de rejoindre le rivage à la nage. Tout le monde semble appréhender demain, où nous irons plonger dans la passe Sud, connue comme étant l’un des endroits de concentration de requins le plus important au monde. Il y en aurait en permanence environ 700.

C’était requiem pour petit déj’.....

PS. Cette description de ce monde où l’on est destiné à être dévoré par un ou plusieurs prédateurs peut être rude, voire brutale. N’oublions toutefois pas que dans notre monde dit civilisé, un certain nombre de requins festoient chaque jour et que de nombreux petits poissons survivent difficilement même en s’entraidant et en se regroupant.....

Et puis l’Ukraine....