Impostures et postures à la poste de Papeete

Coucher soleil Moorea


Les articles de notre blog sur certaines tranches de vie ont eu un succès certain. Beaucoup nous parlent encore de salon de lessive....
Au sortir de l’accident qui aurait pu se révéler fatal, il serait malséant de reprendre le sujet de réussir sa vie ou de comment réaliser son bonheur présent.
Plus prosaïquement, le retour à la « civilisation de consommation » et l’offre abondante, voire illimitée, de biens en supermarchés nous a paru mériter que l’on s’arrête sur la Poste de Papeete.
C’est une histoire certes banale, mais qui nous a interpellé, après trois mois de navigation dans le Pacifique dans un univers de frugalité généralisée, où l’on choisit le jour de visite du supermarché.
Par exemple, le mercredi vers 10.00 à Fakarava Nord, soit le matin même de la livraison par cargo des produits frais pour la semaine. Car le lendemain, les seuls produits frais restants seront des patates et des oignons...
Je crois que l’épisode que j’ai vécu à la poste de Papeete dévoile ce que le touriste de passage ne vivra normalement pas, lui qui colle un timbre sur ses cartes postales et les met dans une boîte aux lettres, après les avoir acquis dans un bureau tabac.
Le bâtiment de la Poste, proche du quai de la Marina de Papeete est un mixte d’ancien et de vieux moderne, déjà décati.
Il porte l’appellation pompeuse de « Recette centrale de la Poste » qui fleure bon un passé vraiment colonial et peu autonome. Il faut y entrer par le côté, dans un premier corridor au rez-de-chaussée, dans lequel il faut respecter une première ligne d’attente. Faire la queue, comme l’on dit dans le langage courant, semble naturel à tous ceux qui m’entourent, avec le masque de l’indifférence de ceux qui se savent condamnés à attendre...
Mais au fait pour aller où ?
Au bout du couloir, je distingue un frêle individu portant masque et badge, lequel laisse passer les « clients » de la poste par groupe de 4 à 5. Pour franchir ce premier espace, il me faudra environ 20 minutes déjà.
Je suis porteur d’une lettre recommandée pour la capitainerie de Port-Camargue. Nous vendons notre bateau à fin juillet à Raiatea, je dois donc résilier notre place d’amarrage, sous-louée pour l’instant à Outremer, dès lors qu’il n’y aura définitivement pas de retour en Europe avec le bateau.
Le frêle individu me fait enfin signe de passer et je m’aperçois qu’il y a une bifurcation. A gauche, deux ou trois guichets avec plusieurs personnes qui attendent. Mais je n’ai guère le temps de m’expliquer, je montre ma lettre au badgé qui m’expédie, si j’ose dire, au premier étage.
Le temps de monter quelques marches, j’arrive dans une immense salle. Je compte six guichets, et une foule de vingt-cinq personnes au moins qui attendent soit assises sur des bancs collés au mur, soit debout.
Je suis dirigé sur un distributeur de billet qui me pose quelques questions et me distribue ensuite le billet 141.
Je regarde les écrans lumineux pour constater d’abord qu’il n’y a que deux guichets ouverts sur six et ensuite que deux numérations distinctes sont appelées. Je compte dans ma série que je devrais passer après plus de dix clients. J’ai le temps d’observer les lieux et de prendre mon mal en patience.

 Je regarde les autres « clients ». Il y a là toutes sortes de gens, y compris des mendiants, dont je comprendrai qu’ils viennent chercher une espèce d’allocation sociale en cash, avec laquelle ils repartiront l’air gourmand de celui qui va pouvoir acheter de suite des produits hallucinogènes.
Il n’y a apparemment aucun touriste. Que des locaux.
Tous semblent résignés à devoir attendre longtemps. Chaque personne prend environ 5 à 10 minutes au guichet. Un local bat tous les records en expliquant à voix forte, avoir perdu son code d’accès à son compte postal. Il lui faudra 20 minutes pour convaincre l’employé postal de faire quelque chose. Ce qui prendra ensuite plus de dix minutes.
En retrait des guichets, une femme très corpulente contemple avec un air bovin son écran à son bureau, sans que l’on puisse savoir l’activité à laquelle elle se livre effectivement. Le fait que les deux guichets ne puissent faire face à l’afflux de « clients » de la Poste ne semble aucunement l’émouvoir.
Subitement, elle se lève, en faisant craquer ses genoux sous le poids de sa présumée responsabilité, empoigne deux dossiers et se rend nonchalamment dans un bureau fermé occupé par une autre employée, apparemment de rang supérieur, qui nous contemple, nous la foule des clients résignés, à travers sa vitre, comme si l’on observait des poissons dans une nasse.
J’engage la conversation avec une femme, menue de taille, la cinquantaine et l’air moyennement résigné. J’apprends qu’elle vient de Makatéa, une île de petite taille entre l’atoll de Rangiroa et Tahiti. Elle me confie rapidement son malaise de vivre dans un archipel d’îles, restées très tribales, et dirigées par une clique politique corrompue. Elle me dit que plusieurs lois injustes ne tarderont plus à provoquer la révolte des polynésiens. La dernière secousse se souvient-elle remonte à 1995. Il pourrait bientôt y en avoir une nouvelle. Je pose des questions candides. Elle me répond, comme si je n’avais aucun sens des réalités de ce monde...
Les élus ne seraient pas les seuls à bénéficier de ce système de corruption. Il y a les intermédiaires, les partis politiques, et surtout ceux qui recevraient des concessions extrêmement juteuses ou des marchés publics générateurs de richesse immédiate...
Et, pendant ce temps, la classe moyenne plie sous la cherté de la vie, compte notamment tenu du prix du fret pour toutes les marchandises importées et de l’inflation plus galopante ici qu’ailleurs.
Par ailleurs, les propriétaires de terres détenues en indivision doivent payer des taxes pour faire valoir leurs droits sous peine de se faire dépouiller de leurs biens au profit du Territoire, qui revendra ensuite ces terres à ses affidés.
Le prix de l’immobilier dans plusieurs îles a explosé. Et beaucoup de familles veulent vendre. Mais décident in fine de ne pas le faire car elles découvrent ne plus pouvoir trouver à se loger ensuite à prix décent.
L’on m’explique que cette inflation, notamment immobilière, vient de ce que les retraités de la fonction publique venant de la Métropole bénéficient d’un coefficient particulièrement avantageux qui double ou triple leur retraite. Alors que le fonctionnaire polynésien n’en bénéficie pas. Pourquoi, dans un monde qui n’est plus colonial doit-on encore traiter aussi différemment l’indigène du blanc venu d’Europe, me demande-t-on ? Et cette différence de retraites permet à d’aucuns de vivre bien pendant que d’autres ne peuvent plus faire leurs courses dans des supermarchés, mais doivent se contenter des produits locaux qui sont les seuls accessibles avec leur modeste revenu.
Je jette un coup d’œil aux guichets. Je découvre que mon interlocutrice va bientôt passer, alors qu’elle est arrivée plus de vingt minutes après moi. Comment expliquer cette inégalité de traitement, en ma défaveur, lui dis-je à mon tour d’un air amusé ? Elle me répond avec un superbe sourire, que lorsque le distributeur automatique pose des questions avant de distribuer le billet, il vaut mieux répondre par la rubrique « autre » que de définir précisément sa démarche, car cela permet de passer plus vite.

 Damned, je saurai s’il y a une prochaine fois, ce dont je doute. Je ne suis pas prêt à remettre un pied dans cet enfer où le temps n’a plus cours
Voilà maintenant plus d’une heure que je suis rentré dans cette Poste, et que subitement un nouveau guichet s’ouvre. Mais au même moment un autre ferme. Comment mieux réprimer dans l’œuf tout espoir d’amélioration ?
Et je constate que je deviens progressivement le plus ancien dans cette salle de non efficience généralisée.
S’ouvre alors un autre nouveau guichet. Je me dis qu’un autre va fermer. Mais non. On vient d’augmenter d’un coup de 50% le rythme d’absorption. L’espoir renaît...
Le nouveau venu actionne à son guichet un bouton et le numéro 142 apparaît. Mais je n’ai pas été appelé avec mon numéro 141. Mon sang ne fait qu’un tour. Je l’interpelle. Et moi ? Il me dit avec un sourire faussement navré, que je n’ai pas dû être vigilant. J’alerte alors près de moi le porteur du billet 140 que j’avais repéré. Et il certifie n’avoir pas été appelé non plus.
L’employé perd son sourire de façade. Je demande à voir son chef s’il ne nous traite pas en priorité. Cela fait, dis-je d’un ton appuyé, 90 minutes que j’attends pour poster un recommandé, il n’est pas question que je reprenne un ticket.
Un frémissement parcourt l’assemblée.
Comment ce début d’affrontement va-t-il finir ? Toute la salle se tait, curieuse de connaître la suite.
L’employé regarde en direction de l’obèse qui sort la tête de son écran. Elle esquisse un vague signe de la main. Ce que les guichetiers interprètent comme « prenez son cas, car je ne veux pas d’histoires et encore moins d’émeute ». Une employée me sourit et tout en traitant son « client » elle me tend un double formulaire à remplir pour le recommandé. Fair play, je demande que le jeune local qui a le numéro 140 soit traité avant moi.
Je sens la foule étonnée qu’un « blanc » puisse adopter une telle attitude. Cela se lit dans leurs regards...
J’ai la furieuse envie de prier tous ces « clients » de prendre leur destin en main et de bousculer cette façon méprisante avec laquelle cette bureaucratie postale a pris pour habitude de les traiter, jour après jour....
Mal m’en a pris d’avoir été fair play, c’est un quart d’heure de plus que j’attendrai pour que le volumineux courrier du porteur du numéro 140 soit traité ....
Fabienne m’appelle sur mon portable au moment où j’arrive au guichet. Elle me demande si je me moque d’elle. Bientôt deux heures pour déposer un recommandé, ce n’est pas sérieux... Je lui dis que ce n’est vraiment pas le moment que je perde mon tour et je raccroche, un peu brutalement. Je lui expliquerai l’inexplicable...
Le traitement de l’envoi de mon recommandé prendra quand même presque cinq minutes, tant le système paraît lourd et inefficace.
Je ressors enfin de ce local et de bâtiment, débordant d’agressivité sur ce monde en apparence si beau et si détendu.

 

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Nuages sur Moorea

D’ailleurs, à l’approche de midi, la file d’attente a doublé au Rez de chaussée.
Se cache dans cette société des îles, une incroyable bureaucratie qui n’est plus au service de ses administrés et moins encore de ses « clients ».

 Je comprends la montée d’une vague d’exaspération, et quelque part le taux d’abstention aux élections qui sanctionne une inefficacité généralisée de la classe politique qui ne visite certainement pas la Recette centrale de la Poste.
On entend ou lit parfois dans les médias une forme de désamour de la population pour les institutions. A voir cet exemple, dont on m’a dit depuis qu’il est emblématique, je le comprends fort bien.
Il faudrait sans doute mener une opération « tabula rasa » à tous les étages de la Poste à Papeete. Si de retour en Europe, j’apprends l’existence de révoltes des usagers d’outre-mer, j’aurai une écoute bienveillante et peu d’étonnement.
Il serait grand temps qu’un ministère français de l’Outre-mer, dont la ministre vient au passage d’être nommée, traite en profondeur ces questions récurrentes.
PS : Au niveau du Territoire, l’on vient de décider de mettre tout en œuvre pour casser l’emballement de l’immobilier. L’idée est de taxer à 100% l’achat d’un bien immobilier en Polynésie par un acheteur qui ne serait pas résident depuis 10 ans. Une forme de discrimination à l’envers. Le gouverneur a fait appel de la décision. Cette nouvelle loi est donc bloquée. Selon beaucoup elle interviendrait néanmoins trop tard. Heureusement chaque soir le coucher de soleil et les teintes jaune rose et violet efface toutes les légères frustrations…

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Rose violet