Coup de peps pour le Crazy Flavour

Crazy by night

Nous sommes arrivés au Marin le dimanche 2 janvier au matin. Après un réveil matinal à la petite anse d’Arlet et un trajet au moteur sans encombre mais à travers un grain.

Pour prendre une place de ponton devant Carenantilles. Mais surprise, la place promise n’en était pas une. Damned, on avait prévu de faire le plein d’eau et de profiter de l’eau à quai pour nettoyer un peu le bateau. Ce sera partie remise. 

Nous nous sommes ancrés à proximité du chantier en empiétant un peu sur le chenal d’accès. Mal nous en prit. Nous nous retrouvons en train de déraper entouré d’autres bateaux ancrés à proximité. Et quand nous voulons relever l’ancre, nous constatons que celle-ci est prise dans deux chaînes. Ni une ni deux je saute dans l’annexe, et essaie de débarrasser ces veilles chaînes rouillées et prises dans la vase de notre ancre. Fabienne manœuvre le Crazy Flavour et l’empêche de déraper davantage. Miracle, j’arrive à libérer l’ancre et à rejoindre en annexe le bord. Nous décidons alors de mouiller plus au large. Nous serons toute la journée et la nuit exposé à davantage de vent. Mais cet ancrage semble tenir. Encore que l’on entende de drôles de bruit au niveau de la chaîne. Je me demande si notre ancre n’est pas coincée dans une autre chaîne. Il y a quelque chose là-dessous par 10 mètres de fond. Impossible de voir l’eau est trop trouble dans cette région. Ce doute m’empêchera de dormir une partie de la nuit, j’y reviendrai.

 

J’avais loué une voiture il y a une semaine pour ce dimanche 2 janvier. Me voilà appelé à rejoindre la marina du Marin pour en prendre livraison et la parquer d’emblée aux abords de la Marina. Fabienne préfère rester à bord. Elle ne sent pas le mouillage. Mais en fin d’après-midi, je parviens à la convaincre de se joindre à moi pour aller prendre une bonne glace et ramener la voiture devant le chantier pendant que j’irai la chercher à terre avec l’annexe. Ce que nous n’avons pas prévu, c’est que le lieu défini (le quai du Leader Price) ne sera pas accessible. Car il est fermé le dimanche.

 

Je quitte le quai du Leader Price et me rends avec l’annexe dans l’espace Carénantilles pour tomber sur un gardien qui me donne le code de la porte et je pars à l’extérieur à la recherche de Fabienne dans les environs, alors que la nuit tombe. 45 minutes durant, je tourne, essaie son téléphone, lui lance des messages, mais sans résultat. Je me dis que je vais retourner à bord et, de là, repartir pour la Marina. Mais au moment où je quitte l’espace de Carénantilles, je suis interpellé par quelqu’un sur le quai et découvre Fabienne dans tous ses états, accompagnée d’un charmant monsieur martiniquais qui était sur le point d’emprunter un dinghy pour la ramener à bord. J’exprime mon soulagement sous un torrent de reproches formulés en termes sentis. Fabienne avait réussi à entrer dans cet espace du chantier, grâce à l’assistance d’un couple, mais son téléphone ne fonctionnait pas. Et ce monsieur était un employé du chantier. Ouf, nous espérons qu’il s’agit de la fin d’un dies horribilis.

Mais je gamberge toute la nuit, sachant que la journée de demain sera lourde, et que si nous commençons, comme la veille, à nous démêler avec l’ancre dans ce dédale de bateaux, nous pouvons risquer d’être bloqué et de manquer le slot de la sortie de notre catamaran.

Fabienne finit par m’administrer une forme d’auto-hypnose qui me permet de dormir quelques heures.

À huit heures je tente de joindre la responsable du chantier, car Fabienne a un rendez-vous à 9h00 à 100 mètres de là. Chance majeure, le bateau prévu avant nous n’est pas prêt et nous recevons le feu vert à 8h25. C’est le moment de sortir de notre place en un coup…

Et le miracle se produit, je sors l’ancre complètement enfouie dans la vase, avec Fabienne qui manœuvre de main de maître notre esquif, en poussant nos moteurs quand nécessaire  pour extraire notre ancrage. Je me dis que la chance est en train de tourner. Et quand j’arrive du premier coup à amarrer notre catamaran de 7.50 de large dans un carénage large de 9.00 avec un vent de trois-quart arrière, le tout à 8h50, soit à temps pour Fabienne, je me dis que tout nous sera désormais favorable ce lundi.

 

Le moment de la levée du bateau est toujours impressionnant. J’ai marqué les repères sur le pont, pour indiquer à quel niveau les sangles devront soulever le catamaran.

Et je découvre que celui qui est à la manœuvre au véhicule de levage n’est autre que celui qui a pris soin de Fabienne la veille au soir. Je le remercie encore. Je sens qu’il s’établît un bon contact entre nous et je commence à essayer de me détendre, même si l’instant est crucial.

Le bateau est levé sur deux sangles qui semblent avoir été placées au bon endroit. Ouf. J’ai bien mesuré les distances sur la coque…

J’ai un peu plus d’inquiétude quand je vois le grutier déplacer le Crazy Flavour de manière très relax, un portable vissé sur une oreille, et entretenant une conversation sonore ponctuée de gros rires. Qu’il se trompe d’un bouton avec sa télécommande et notre bateau subira un dommage total.

Mais tout se passe bien et quelques 30 minutes plus tard Crazy Flavour repose sur des cales glanées de çà et là sur le chantier.

Je cours ensuite après les différents corps de métier appelés à intervenir, à savoir, Nautic Services qui doit le nettoyer la coque et ensuite appliquer deux couches d’antifooling, puis éliminer quelques tâches diverses sur le pont, pour qu’il redevienne immaculé. Le résultat sera bluffant, dans les temps et le budget.

Ludo Rose, spécialiste Volvo, qui va revoir les moteurs et faire toutes les vidanges et changement de courroies. Son atelier est impeccable et il a l’air très organisé.

Stavros, qui doit réparer l’impact intervenu sur la coque avant bâbord. On s’est expliqué. Je lui fais totale confiance.

Martinik Voilerie qui doit enlever avec mon concours le lazy bag (gros sac de toile monté sur la bôme qui contient la grande Voile lorsqu’elle n’est pas hissée) et lui permettre de continuer le voyage, après l’avoir réparé.

Enfin et surtout, Caraibe Grément, soit pour lui, Berenger, qui doit me changer les trois loops au sommet de notre mât carbone rotatif. Il faut le faire avant le Pacifique, car peu de gens savent le faire sans descendre le mât. Ces trois loops tiennent le mât et doivent résister à 28 tonnes de pression, ce qui n’autorise aucune approximation. Berenger doit aussi nous changer les taquets des deux drisses et poser un nouveau projecteur.

La chasse commence. Elle est assez fructueuse. Fabienne m’arrache au chantier à 13h30, alors que j’ai réussi à mettre tout le monde en œuvre. Et que j’ai remplacé un écrou du guindeau, démonté le loch et le sondeur avant l’antifooling, fais vérifier la batterie de l’annexe, et enlevé le lazy bag, par une température de 32 degrés, avec une voile pesant 100 kilos.

Nous quittons le chantier pour rejoindre l’hôtel la Pagerie, où nous serons rejoints par Birgit puis par Dominique pour trois jours, le temps de tout finir sur le chantier.

Fabienne vous narrera nos excursions martiniquaises, je continue ce récit en le reprenant le jeudi 6 janvier.

La veille, la directrice du chantier m’a indiqué que le bateau devrait  être mis à l’eau à 9.00.

Je quitte l’hôtel tôt, pour tenir compte des bouchons, et arrive vers 8.30 au chantier. c’est le début d’un stress que je n’imaginais pas vivre…

D’abord Berenger m’informe qu’il n’a pas pu avancer sur mes loops, car un lui résiste, malgré toutes ses tentatives restées infructueuses, et qu’il n’arrive pas vraiment pas à l’enlever. Il a encore l’après-midi. Mais demain il sera à Sainte Lucie pour une urgence. Et il n’a pas reçu les taquets à changer qui sont coincés au niveau postal, entre l’Angleterre et les Caraïbes.

Je vois ensuite Stavros, qui m’indique que tout a été fait dans les règles de l’art. Il me montre et me transmet des photos. La réparation est parfaite.

Je vois que l’on s’affaire autour du bateau, et que sa mise à l’eau est imminente. Mais il n’y a pas de place pour moi au ponton ou ailleurs. Je finis par obtenir de me mettre à côté de la darse pour l’après-midi et la nuit. Ce qui permettra à Berenger de changer ses trois loops.

J’apprends alors subitement que mon bateau sera maintenu à l’eau avec les sangles dans la darse tant que je n’aurais pas produit un papier émanant de Carenantilles. Je fonce au bureau. Et l’on me dit que l’on me prépare la facture. Mais qu’il faut en outre que je prouve par leur signature que chacun des corps de métier a été payé ou est d’accord que le catamaran soit mis à l’eau.

S’ensuit une course sous un cagnard d’enfer pour régler tous les corps de métier. Ce d’autant qu’un Outremer attend devant la darse et manifeste un début d’impatience.

Bon le catamaran est mis à l’eau après règlement de tous, y compris le chantier,  je me mets promptement en long à côté de la darse, et laisse Berenger opérer.

Dans le même temps, je dois retourner à l’hôtel et chercher mes trois équipières, ce qui signifie environ 90 minutes de route, aller et retour.

L’on débarque les valises sur le bateau et je presse mes trois dames de rendre la voiture à 14h00, heure limite au Marin.

Puis je cours après mon voilier pour reposer mon lazy bag remis en état.

Mais celui-ci prend prétexte que Berenger monopolise les drisses et qu’il ne peut les utiliser pour soulever la Grande Voile pour glisser le lazy bag dessous. Il ajoute qu’il sera absent le lendemain. Et ce monsieur me laisse en plan avec le lazy bag bien plié. Heureusement Berenger me promet de m’aider à placer ce lazy bag quand il aura fini ses loops, et, avec son collègue Victor, de poser le nouveau projecteur de pont remplaçant l’ancien qui a fait son temps.

Je profite de ce moment pour reposer le loch et le sondeur.

Je dois ensuite avec l’annexe rechercher les trois dames au Marin; elles ont restitué la voiture de location à temps. Et je les retrouve devant le fameux laudromat. Nous dissertons sur mes blogs passés au sujet de la lessive. Birgit n’hésite pas à railler ma découverte de la vie réelle et mes paragraphes consacrés à mes études pseudo-sociologiques. Je conteste le fait que tout puisse être pris au premier degré.
 

Apparemment mes chroniques sur ces salons de lessive ont suscité pas mal de réactions à Genève et ailleurs. Puis nous regagnons le chantier, duquel elles partent faire chez Carrefour quelques emplettes pour la semaine.

Il fait déjà nuit lorsque Berenger et moi finissons de poser ce lazy bag.

Quelle journée, dense et astreignante. Avec un stress quasi permanent d’être à l’heure pour tous, de trouver les bonnes personnes, au bon moment, et d’avoir fini toutes ces réparations avant de pouvoir repartir le lendemain pour sortir de ce trou du Marin.

La nuit qui suit est un enfer. La place le long de la darse est proche de la mangrove, donc des moustiques, et il ne souffle pas le moindre air.

Demain, nous partirons de ce chantier, avec l’espoir que nos taquets arriveront prochainement….

 

Nietzsche est l’auteur de deux expressions : « Deviens qui tu es ». Et « Ce qui ne tue pas rend plus fort ».

 

Je crois que cette journée, qui boucle cette séquence chantier, m’a permis de mieux devenir qui je crois être. Patient, mais assez obstiné pour obtenir que l’on honore les engagements pris, dans un climat culturel non européen.

Et comme je suis toujours vivant, je suis logiquement plus fort et mieux à même de survoler les prochaines haies qui ne manqueront pas de surgir devant notre étrave. Ce voyage est un 110 mètre haies permanent….

 

Je regarde le Crazy Flavour et je suis persuadé qu’il est encore plus beau qu’avant. C’est là notre récompense. Il est magnifique et attire le regard de ceux qu’il croise. En toute modestie.